Notes de buveur : la guerre des fausses bières au Japon

14 juillet 2008

Ceux qui vivent au Japon et aiment la bière savent qu’il en existe trois types ici, à savoir : les vraies bières, les « spiritueux gazeux » ou happōshu (発泡酒) et les « bières de troisième type » (第3のビール). Pour les personnes de passage au Japon en touriste ou pour affaires, il n’est pas facile de s’y retrouver, au supermarché, devant la variété des produits et des prix.

Pour dire les choses de manière simple (et ne rien oublier d’ici demain), disons d’abord que, pour qu’une boisson soit classée comme une bière au Japon, elle doit être composée de malt (麦芽 — ばくが) dans une proportion d’au moins 66,7% et de houblon, ainsi que, pour le reste, d’ingrédients facultatifs reconnus par le gouvernement, dont notamment le riz (米) et l’amidon (でんぷん). Dans une optique fiscale, par contre, ce qui distingue de la vraie bière les spiritueux gazeux qu’on retrouve à prix plus modeste sur les tablettes des supermarchés et des dépanneurs, c’est une proportion de malt inférieure à 50% et la présence facultative d’ingrédients autres que ceux reconnus par le gouvernement pour la vraie bière. Quant aux bières de troisième type, elles contiennent tout simplement autre chose que le malt comme ingrédient principal (et, on s’en doute, du colorant pour aider le buveur à croire qu’il boit vraiment de la bière).

C’est en raison des taxes différentielles imposées aux divers types de boissons alcooliques que sont apparus successivement sur le marché les spiritueux gazeux et les bières de troisième type au Japon. La brasserie Suntory (サントリー) a ouvert le bal en 1994 en limitant à 65% la proportion de malt dans la Hoppusu Nama (ホップス生), pour éviter la taxe élevée qui s’applique à la vraie bière. À l’époque, les gens lui donnèrent comme surnom la bière d’évasion fiscale (節税ビール), car la taxe qui s’y appliquait était de 24 yens inférieure à celle d’une bière ordinaire (pour une canette de 350 ml).

Suite au succès commercial de la Hoppusu Nama, les autres brasseries se mirent à l’imiter l’une après l’autre, tant et si bien que le gouvernement se crut obligé de réagir, en 1996, en réajustant sa distribution des taxes. La même taxe que celle de la bière fut alors appliquée à ces spiritueux gazeux si leur taux de malt dépassait 50%, ce qui coupa littéralement le malt sous le pied de la Hoppusu Nama et entraîna sa disparition dans le commerce, forçant les brasseries à réduire encore davantage la proportion de malt dans leurs nouveaux produits, tout en essayant de ne pas trop s’éloigner du vrai goût de la bière.

Ce mouvement allait ultimement mener, en 2003, à l’apparition des bières de troisième type, cette fois-ci sous l’initiative de la brasserie Sapporo, qui mit alors sur le marché la Draft One (ドラフトワ ン), avec pour élément principal l’albumine de petit pois. Les autres brasseurs suivirent ensuite avec d’autres variantes, et le gouvernement, inlassable, réagit de nouveau (en 2006) en haussant la taxe sur ces bières de troisième type (tout en concédant une légère baisse de taxe sur la vraie bière) et en précisant, cette fois-ci, que si des petits futés s’amusaient à créer une bière de quatrième type, la taxe appliquée serait exactement la même que pour la vraie bière. Ceci mit fin à la guerre des fausses bières sur le champ de bataille fiscal, tant et si bien que les brasseries se battent aujourd’hui uniquement pour trouver “la” formule gagnante qui permette de couper sur le prix des ingrédients de base sans trop s’éloigner des préférences des consommateurs japonais en matière de bière. Les bières de troisième type représentent souvent une alternative intéressante pour les buveurs à petit budget, comme le montre le tableau ci-dessous :

Tableau : types de bière et taxe par litre

Bière (66,7% ou + de malt)

Spiritueux gazeux à taux de malt supérieur à 50%

Spiritueux gazeux à taux de malt entre 25% et 50%

Spiritueux gazeux à taux de malt inférieur à 25%

Bière de troisième type

220 yens

220 yens

178 yens

134 yens

80 yens


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